Mon identité plurielle: entre choix et difficultés

"D'où viens-tu?"

"De Belgique".

"Oui, tu vis en Belgique, mais de quelle origine es-tu?"

"Je suis née, j'ai grandi ici à Bruxelles et je suis issue d'une famille marocaine".

"Donc tu es marocaine!".

"Je suis belge et marocaine".

Quand j'étais ado, je m'offusquais souvent quand on me renvoyait systématiquement à mes origines marocaines, en omettant mon appartenance à la culture belge. C'était comme s'il y avait les "vrais" Belges et les "pas vraiment" Belges, comme moi, comme si je ne pouvais être considérée comme Belge, moi qui suis née et vis en Belgique.

Au Maroc, en visite pendant les vacances d'été, j'avais droit au discours d'un même genre. Les gens me disaient que je venais «de l'autre côté» de la Méditerranée, de «al kharij» (ce qui signifie littéralement «l'extérieur»),  et que, par conséquent, je n'étais pas une «vraie» marocaine.

"En gros, en Belgique, je suis marocaine, et au Maroc, je suis belge", la jeune fille de 16 ans que j'étais conclut, un peu confuse.

Cette conclusion, et surtout ce sentiment d'appartenance à une sorte de "nulle part", que j'ai eu, à ce moment-là, m'a poussée à remettre en question mon sentiment d'appartenance culturelle.

Je me suis alors retrouvée dans quelque chose qui me semblait plus sûr, qui effacerait toutes ces frontières culturelles: la religion et plus tard la spiritualité. J'ai commencé à porter le foulard, à pratiquer et à apprendre chaque jour davantage sur l'islam, et plus tard à l'université, à approfondir mes connaissances de l'histoire et de la critique historique, l'arabe, les sciences sociales,…

Porter un foulard n'est pas chose aisée lorsque vous êtes une jeune femme vivant en Europe, car la plupart des écoles et des lieux de travail l'interdisent, ce qui rend l'accès à l'éducation et au travail pour les femmes musulmanes qui souhaitent le porter vraiment difficile. Seules quelques écoles permettent le port de signes religieux, mais admettons-le, la qualité de l'enseignement n'est pas au rendez-vous, pour ne pas dire que ces écoles ressemblent carrément à des ghettos. Vous devez alors choisir: aller dans une bonne école pour bénéficier d'une instruction de bonne qualité (et retirer votre foulard) ou être libre de pratiquer votre foi comme vous l'entendez, dans une 'école ghetto'.

J'ai fait un choix: j'ai retiré mon foulard pendant mes dernières années d'études secondaires. Après tout, avoir une bonne éducation m'importait le plus (c'est d'ailleurs une priorité pour moi), mais je pense qu'il est vraiment triste d'avoir à choisir.

Il est également impossible d'enseigner dans une école publique par exemple. Les institutions publiques en Belgique interdisent toute sorte de signe religieux. Il en va de même pour la majorité des entreprises privées (récemment, la Cour de justice de l'Union européenne a statué: "les employeurs peuvent interdire aux employés de porter des symboles religieux visibles sur le lieu de travail").

Ici encore, vous faites face à un choix cornélien: garder votre foulard en sachant que seules quelques entreprises ou centres privés l'autorisent ou l'enlever et travailler «partout». Je suppose que j'ai eu de la chance, même beaucoup de chance, de trouver un emploi dans l'un de ces rares centres privés où le pluralisme et la diversité culturelle sont encouragés.

L'appartenance à une communauté m'a aussi fort marquée et posé question, et ce, pour tous les aspects, bons et mauvais tels que la fraternité, la solidarité, la bienveillance, la construction de liens sociaux forts, mais aussi la pression du conformisme social et même "religieux". J'ai, en effet, fait face à de nombreuses remarques intolérantes au sein de ma propre communauté, notamment sur ma façon de m'habiller et de porter le foulard (ces dernières années stylisé en turban) (voir "Compassion" ).

Les réactions des gens ont façonné d'une certaine manière ma vision des choses, de mon identité, mes choix. D'une part, cela m'a poussée à m'accrocher à certains éléments de mon identité (ma foi, par exemple). D'autre part, cela m'a permis de remettre en question ma perception de ce qu'on appelle «identité», les raisons de mon appartenance à l'une en particulier, mon rôle dans la société en tant que Belge d'origine marocaine, en tant que musulmane et en tant que femme…

à suivre…

2- Picture - aamalymag

Mon article a été publié en anglais dans Gaya Magazine (voir le numéro du mois de Mai, p. 98-101).

Photographie: @assiatkl 

 

One thought on “Mon identité plurielle: entre choix et difficultés

  1. Superbement bien dit..
    Je me retrouve complètement dans ces quelques phrases. Certes, parcours bien différent, mais la finalité est la même..
    Je suis très heureux d’avoir trouvé ce blog.
    Je te souhaite beaucoup de réussite inchahallah…

    Liké par 1 person

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